Chapitre 1
Mon cœur me fait trop mal. Comme s’il était tout cassé. Et mon ventre aussi… il se tord, il brûle, il a peur.
Je veux juste… partir. Qu’on ne me voie plus.
Je ne veux même plus respirer.
Je ne veux que personne ne m’entende pleurer,
Parce que si on m’entend, peut-être qu’on va poser des questions. Et je ne veux pas en parler.
J’ai trop honte.
Trop peur.
Ces paroles résonnent en moi, violemment, Lorsque soudain, j’entends frapper à la porte.
Qui est-ce ? demandai-je, confuse.
C’est papa, répondit-il, inquiet.
Je me précipitai pour aller ouvrir. Il me regarde bizarrement
Ça va ? Pourquoi t’es-tu enfermée dans la chambre depuis près d’une heure ?
Comment lui dire que je ne suis plus la même ? Que son diamant a été souillé, brutalement consommé. Que le voile de mes yeux a été levé trop tôt ?
Je vais bien, papa. Juste ma tête qui me fait mal.
D’accord, dit-il, dubitatif, avant de se diriger vers la porte. Je reste là, honteuse, toute seule.
Et si je lui disais ? Et si je pleurais ?
Et s’il lisait dans mes yeux?
Et si je lui faisais comprendre qu’à seulement six ans, J’ai été souillée,
Dépouillée de mon innocence
Par ce voisin qu’il salue chaque matin, Tout souriant, le pas empressé,
Quand il part au travail.
Les jours se suivent. Les uns moins tristes, parfois plus beaux que d'autres. Ma vie d'enfant semble la même : jeux, repas, siestes… Mais l’insouciance est partie.
Ma toilette quotidienne est un supplice. Marcher est parfois douloureux. Mon ventre me fait atrocement mal. Mama semble avoir remarqué quelque chose...
Dalida semble préoccupée, dit-elle à papa.
Pourquoi tu dis ça ? demande-t-il.
Elle ne joue plus beaucoup… Elle reste presque une heure sous la douche à chaque fois, et elle dort plus tôt que d’habitude. Quelque chose ne va pas.
On en reparlera demain matin.
Ces paroles fermes et insouciantes de papa marquent la fin d’une conversation qui aurait pu me sauver. Grâce à elle, j’aurais peut-être pleuré… raconté. Moi, l’oreille collée contre la porte de ma chambre obscure, retourne me coucher, déçue. Dans ce lit qui me bercera encore longtemps de cauchemars.
Chapitre 2
Ce matin, je suis d’humeur joyeuse. Comment ne pas l’être ? On va déménager. Changer de quartier. Loin de ce lieu qui m’a brisée en silence. Faut dire que ma petite vie dans la ville de Yaoundé au Cameroun a toujours été belle, belle jusqu’à ce malheureux évènement.
Tout le monde s’agite. Mama s’active, elle range, elle plie, elle court dans tous les sens pour que tout soit prêt à temps.
Dalida, as-tu rangé tous tes habits ?
Oui maman. J’ai tout mis dans la valise.
D’accord. On attend ton papa, il ne va pas tarder. Il est allé chercher la voiture qui doit nous accompagner.
Il met trop de temps ! On y va à quelle heure ? dis-je, toute excitée.
Bientôt. Ils ne sont plus loin.
Ces paroles me rassurent. Et dans ma petite tête d’enfant, je rêve d’une vie nouvelle. Loin de lui, loin de ces murs, loin de ce souvenir. Un nouveau départ. Une vie où je n’aurai plus besoin de me cacher quand je le croise, ni de pleurer en passant devant sa chambre. Une vie où personne ne saura, où je pourrai me faire de nouveaux amis.
Une vie simple, douce, joyeuse… Une vie dont je rêve profondément.
Papa est là. Enfin, nous pourrons partir, loin de ces murs renfermant mes cris ivres de douleur.
Le chemin se fait long, rires et causeries rendent l’ambiance moins dure. Assise près de la fenêtre, je regarde, évasive, le paysage défiler. Le spectacle ne me dit rien. Perdue et fatiguée, je m’endors. Les bruits s’accentuent, je me réveille en sursaut. Tout le monde s’active pour mettre les effets hors du camion de déménagement. Le paysage est beau, pas extraordinaire, mais j’ai hâte d’y vivre. Mon papa m’aperçoit, admirative.
Tu es réveillée ? Nous sommes arrivés.
C’est joli ici.
Il esquisse un sourire discret en s’éloignant. Je reste là, face à ces lieux qui semblent m’accueillir à cœur joie. Je parcours les pièces, chacune d’elles respire l’espoir. Non loin, j’aperçois ma chambre. Elle est petite, mais je l’aime bien. Enfin, je pourrai écrire une nouvelle histoire…
Des mois sont passés, des années aussi. On s’est installés, la vie a suivi son cours, j’ai pris de l’âge (14 ans bien dosés), j’ai eu un petit frère. Ces dernières années ont été belles, j’ai fait de belles rencontres, j’ai tu ma douleur – comme si elle n’avait jamais existé.
Aujourd’hui, c’est la rentrée scolaire. Je suis toute excitée. Ma tête réfléchit beaucoup parfois, mais je me laisse bercer par la vie. J’ai hâte d’aller en cours, de retrouver mes amis. Je m’apprête rapidement, et direction l’école.
La première journée est morose, deux ou trois professeurs sont venus, juste des présentations, sans plus. Assise sur ma table-banc, j’aperçois un jeune homme sur la cour. Qui est-il ? Dans quelle classe est-il? Ces questions tournent dans ma tête en boucle. Soudain, je choisis de m’adresser à Anabelle, ma voisine de table.
Anabelle, c’est qui, lui ? demandai-je en pointant le jeune homme du doigt.
Oh lui ? C’est Franklin, le nouveau de la 3e A4 All. Il vient de Douala.
Anabelle, c’est ma meilleure amie. Je lui dis tout… tout sauf ce qui s’est passé il y a 8 ans. Pourquoi ? Je ne sais pas. N’est-elle pas digne ? Bien sûr que si. Mais je veux le chérir, ce secret, le garder pour moi, me bercer sans fin de la douleur qu’il me procure. Anabelle, c’est mon opposé. Elle est expressive et bavarde. C’est la fille qui connaît tout sur tout le monde. Et moi, introvertie, je déteste le contact humain.
Mais pourquoi est-il seul dans son coin ? répliquai-je, curieuse.
Je ne sais pas, répondit-elle, agacée.
Je me mis à l’observer. Qui est-il ? Pourquoi est-il seul ? Toutes ces questions tournent en boucle dans ma tête. Et une chose est sûre : ces réponses ne s’offriront pas à moi toutes seules.
La sonnerie marque la fin des cours. J’ai hâte de rentrer, de retrouver mon petit frère. Il s'appelle Papou. Il est plein de vie, tout beau, et son sourire me fait oublier mes journées difficiles.
Je prends le chemin du retour, dis au revoir à Anabelle, et j’arrive enfin à la maison. Je salue mes parents d’un air épuisé.
Bonsoir Papa, dis-je, fatiguée.
Bonsoir Dalida. Ta journée s’est bien passée ? me répondit-il.
Ouais... juste ennuyeuse. Je vais me laver, ajoutai-je en me retirant.
Sous la douche, je pense à lui. Pourquoi m'intrigue-t-il autant ? Les réponses ne viendront pas toutes seules. Demain est un autre jour. On verra bien...
Je m'habille, me dirige vers le salon, prends Papou dans mes bras et le couvre de bisous. C’est fou comme ce petit être d’un an m’apaise, me rend joyeuse. La soirée se termine en douceur. Je me couche. Mes pensées, elles, se tournent encore vers lui...